13.01.2006

Textes

Faux départ

J’en ai fait des voyages
et traîné des bagages.
J’en ai vu des mirages,
des impasses, des voies de garage.
J’en ai vu des chambres d’hôtel,
et de toutes les couleurs,
celles qui vous rappellent
que nulle part on est chez soi.
J’en ai vu des halls de gare,
et des aires de repos.
Mais jamais on ne part,
on ne fait que tourner le dos.
Faux départ...



L’heure d’été

Torse nu, accoudé au vasistas,
dans une nuit comme toutes les autres,
la chaleur m’écrase presque autant que ton absence.
Je fume, et j’ai la triste impression d’exister.
Quand j’expire la fumée, je me vois respirer.
Aujourd’hui encore je n’ai parlé à personne,
et dehors j’entends des voix qui résonnent,
la voix des gens heureux de partir en vacances.
Heureux d’aller s’entasser sur les autoroutes,
heureux de se tasser sur les bords de mer,
dans ces milliers de stations balnéaires
qui m’ont toujours donné l’envie de crever.
Dans la fumée de la dernière enième cigarette,
tout m’apparaît très clairement : il n’y a rien à faire.
Dans cette nuit, dans cette ville, dans cette vie, il n’y a rien à faire.
Ce n’est pas seulement dans ta vie, ma chérie,
que je n’ai pas trouvé ma place.
Le cadre m’offre la carte postale d’un Paris by night sur le déclin,
et c’est étrange comme une cigarette se consume lentement
dans la nuit d’un été qui se fait prier.



La Saint-Valentin

L’ombre dessinée par les réverbères
longe le mur du cimetière, elle me ressemble.
Je me traîne sur les trottoirs trempés
et mes pas laissent derrière eux l’écho d’une drôle de musique.
La pluie timide rafraîchit mes cheveux,
elle dégouline comme du sang le long de mes tempes
et rejoint lentement chaque coin de mes lèvres.
Mes yeux se ferment d’eux-mêmes
et je tente de supporter la fin de l’hiver.

Le froid de l’air me fait douter de tout,
et mon coeur tremble comme une feuille, une page blanche.
Quand à la veille de la Saint-valentin la haine vous attrape
par le col d’une chemise sans cravate,
il est peut-être temps de faire son sac.
Mais je n’ai pas le courage qu’il faut pour partir,
même si je ne laisse rien ni personne derrière moi.
Alors sans bonheur fixe je fais la manche.
Dans mes revers se loge une bouche qui s’ouvre avec maladresse,
quand la nuit m’envahit...
Tendre vers la tendresse, mais attendre sans adresse,
quand la nuit m’évanouit...

Une averse d’alcool se déverse entre mes lèvres béantes
et retarde un instant la folie qui me guette.
Je dois l’avouer, il y a des nuits où je suis une ordure.
Mais je ferme les yeux sur un monde si moche...



Ouest terne

Je suis né tout violet,
et j’ai grandi avec la pluie.
De ce plat pays qui n’est même pas le mien,
où j’ai mis les pieds dans le plat,
je n’en garde rien.

Avec le temps, avec le temps va, tout s’en va,
n’empêche qu’on te laisse quand même le temps de chialer,
normal, avec le temps qu’il fait.
C’est peut-être simplement pour cela
qu’aujourd’hui je suis venu te dire que tu t’en vas.



Roméo & Juliette

J’ai écrasé une dernière cigarette,
et quelque chose avait changé.
J’ai cligné des yeux et j’ai toussé,
il était tard.
Je me suis couché tout habillé.
Une journée de plus était cochée.
le visage dans les draps,
les mêmes depuis des mois,
j’ai fermé les yeux.
Je sentais sur moi le poids tout entier d’un sentiment inconnu.
C’était presqu’une douleur.

J’ai tenté de penser à autre chose,
de supporter le temps qui se pose.
Je sentais chaque seconde me traverser le corps.
De la tête aux pieds je n’étais plus qu’un sablier,
mais le marchand de sable n’était pas près de passer.

Je ne m’essuyais même plus le nez
quand le jour a pointé le sien.
J’entendais au loin les éboueurs approcher,
et le renouveau, le jour nouveau, qu’il laisse derrière eux.
Je crois qu’ils ne se sont pas arrêtés sous ma fenêtre.
J’aurais préféré être Roméo que Juliette.



Au commencement

Il y a d’abord ces nuits où je suis pris d’une soif quasi meurtrière,
et surtout ces lendemains qui se traînent sur des semaines,
qui s’étalent devant le moindre de mes gestes,
qui dégueulent sans répit ce que je n’ai pas su vomir.
Toutes ces nuits où je bois comme d’autres chassent,
où je bois comme d’autres meurent.
Toutes ces nuits passées, trépassé, au comptoir de tant de bars
qui se ressemblent comme deux gouttes de bière,
jusqu’à faire se ressembler toutes les villes et tous les gens.
Toutes ces nuits passées à ne rien dire, ou seulement trois mots,
toujours les mêmes : “la même chose” au barman,
et parfois “je t’aime” à une femme.

Il y a ensuite toutes ces nuits passées de l’autre côté,
ces nuits qui m’ont parues une vie entière, un désert de cendres.
De la fumée il y en avait tant qu’aujourd’hui je me dis
qu’il devait bien y avoir le feu quelque part. Je me souviens...
Les yeux rivés à la nationale, comme un pompiste devant sa station,
sauf que mes clients réclamaient de l’alcool, pas de l’essence.
Faire le plein, être plein... La musique passe en fond sonore,
les camions passent en fond visuel, et moi je reste, en fond de commerce.

Je ne sais plus comment c’est arrivé,
je ne l’ai peut-être même jamais su.
Je ne sais pas non plus si c’est arrivé d’un seul coup,
ou contraire, petit à petit.
En tout cas, je n’ai rien vu venir.
Qu’y avait-il au commencement ?

Et devant leur vie et leur verre, quand tous ces hommes sont seuls
avec moi, ils bavent. Je suis leur tirelire, leur tiroir, leur égoût.
Contre un peu d’argent ils rangent en moi leurs souvenirs,
ils déversent sur moi leurs désirs et leurs frustrations.
J’aurais parfois dû appliquer un tarif spécial pour être à l’écoute
de toutes ces saloperies. Comme un chauffeur de taxi pour une course
en lointaine banlieue. Leur détresse était une ville de banlieue.
Je suis témoin de tant de choses. Je suis leur témoin, au mariage attendu de leur vie et de ce monde qu’ils s’imaginent entre ces quatre murs,
par l’intermédiaire d’un geste, d’un verre, d’un quelconque artifice.
La mélancolie d’un feu d’artifice... Un bar n’offre que des illusions.
D’ailleurs il n’offre rien, il vend des illusions. Le bar ment, le barman vend,
le barman vend la soif du matin de gueule de bois qui nous fera revenir.

Je ne sais plus comment c’est arrivé,
je ne l’ai peut-être même jamais su.
Je ne sais pas non plus si c’est arrivé d’un seul coup,
ou contraire, petit à petit.
En tout cas, je n’ai rien vu venir.
Qu’y avait-il au commencement ?

Tous ces hommes qui n’en ont plus toujours l’allure,
ou qui en ont peut-être trop l’allure, tous ces hommes
qui n’en peuvent plus de transpirer leur destin tout tracé
et souvent si merdique. L’assommoir... boire...
Faire que chaque verre alourdisse un peu plus les paupières.
L’assommoir... boire...
C’est toujours mieux que de se taper la tête contre les murs.
Tous ces hommes qui si souvent se ressemblent
retardent toujours le moment du départ, l’heure de la fermeture du bar.
Tous ces hommes qui si souvent me ressemblent,
comme si le comptoir était une ceinture de sécurité.
Cet instant qui peut durer des mois, l’instant où il faut rentrer chez soi.
Trop ivre pour se supporter et pas encore assez pour dormir.
Qu’y avait-il au commencement ?



À la fin

Je ne sais pas,
je ne sais plus,
je ne sais pas plus que toi
le comment du pourquoi,
le pourquoi du comment,
comment vas-tu ?
Vas-t’en, vas-t’en...
Je t’en prie.
Je t’en prie,
prière de ne plus déranger,
les anges n’avaient qu’à danser
plutôt que de voler.
Tu mens, tu mens,
tu m’en diras tant.
Tant et si bien, tant et si bien,
qu’à la fin il ne reste rien.



Paris by night

Sur ce boulevard qui ne mène nulle part,
la solitude se mêle à la sollicitude.
Les néons éclairent nos souvenirs d’occasion.
Il s’agit seulement de s’en aller souffrir ailleurs.
Les odeurs de sandwiches, de graisses,
sont comme ces regards qui m’oppressent.
Alors je m’invente des passages piétons
où je traverse en faisant attention.

Mon stationnement est toujours gênant,
quelle que soit la saison, je suis en livraison.
Tôt ou tard, on s’échoue sur un comptoir,
après tout il faut bien se garer quelque part.
La terre qu’on y trouve est là pour nous ensevelir
et c’est bien là notre seul avenir.
On n’y découvre pas l’Amérique, non,
ni même un autre monde, seulement le sien,
semblable à celui du voisin.
La nuit s’achète et puis s’achève,
des minutes en route vers la morgue, en quelque sorte.
Et quand s’amène l’heure du retour
avec sa sale gueule de case départ,
il n’y a plus de détour et pas de fanfare.

Il est donc des nuits où je hèle un taxi,
mais c’est la décence qui m’empêche d’appeler une ambulance.



De cigarette en cendrier

La nuit est tombée.
Déjà depuis plusieurs années.
De cigarette en cendrier,
il est une grande difficulté :
crever l’abcès de l’absence.
Sur le sol sale la solitude
s’étale et s’installe telle une habitude.
La chambre ressemble à s’y méprendre
à ce genre de salle d’attente où l’on rate sa correspondance.
Le monde intérieur s’écroule pour un rien,
une douleur sans fond ni fondement,
un léger mal de dent.
Ce sont les fondations qui sont mauvaises.
Architecte des décombres,
le vide souvent encombre.
Je tire des plans sur une comète
qui se meurt à des années sans lumière,
et l’heure d’été ne reviendra plus jamais
remonter nos montres en toc.
À partir de maintenant je reste dans mon appartement.



Retour à la case départ

Ce matin là, j’ai regardé la porte, cette porte à barreaux.
Puis j’ai regardé au travers, au travers des carreaux.
Le monde semble si vaste...
Et l’on vit toujours dans les quelques mêmes kilomètres carrés.
Et puis il y a sur mes mains cette odeur de fuel...
Je suis resté là, comme ça, longtemps.
Je me suis rappelé toutes ces nuits où j’ai campé dans mon jardin,
par manque de moyens, par peur d’aller plus loin.
Toutes ces nuits où elles me manquaient, même lorsqu’elles étaient là.
Et puis je me suis jeté à l’eau, j’ai bu la tasse.
J’ai ouvert la porte et j’ai ouvert les yeux.
Il pleuvait de plus en plus. Je suis parti quand même.
Je n’ai pas fermé derrière moi.
J’ai longtemps marché, le pouce tendu vers le ciel et vers les autres.
J’ai traversé des villes et leurs lumières qui saluaient mon exil.
Je les ai vus les fanfares et les rêves collés autour.
J’ai traversé des bars, des gens. Je me suis assis sur des bancs.
C’était bien...
J’ai semé parfois quelques mots, quelques crachats.
Mes uniques regrets s’apparentaient à des gueules de bois.
Et même s’il y a des nuits où je me suis trompé, j’ai continué.
Juste plus loin, je me sentais bien.
Ne plus être d’où l’on vient et pas encore où l’on va.
Ne pas se sentir à l’envers, se sentir à l’endroit.
Les autres restent et moi je passe.
J’ai contemplé la route comme une étoile, mon étoile.
J’ai fixé des feux rouges dans des froids pas possibles.
Lorsque par hasard mon regard croisait l’orange, je faisais un voeu.
Les étoiles filantes sont si rares en novembre.
J’ai fumé beaucoup de cigarettes, comme ça, pour rien, pour exister.
Jusqu’à la mer...
J’ai appris qu’il est une difficulté d’être qui s’efface au fur et à mesure des kilomètres.
Mais ce qu’il y a de terrible avec la mer, c’est qu’une fois devant il ne reste plus qu’à faire marche arrière.
Je suis rentré, là où il pleut, là où je crève peu à peu.
Mais après tout le soleil se lève ici aussi.
Et puis il s’agit d’un nouveau départ.
Partir à la recherche d’un emploi, à la recherche d’une vie de merde.